L’une des « sept merveilles de l’architecture moderne » :

La Farnsworth House

 

Conçue par l’architecte Mies van der Rohe en 1946 et achevée en 1951 pour le Dr.Farnsworth, cette maison de week end est implantée sur les bords de la Fox river à Plano, ville située à une centaine de kilomètres à l’ouest de Chicago aux Etats-Unis.Retraçons la vie de celle que Lord Palumbo, son actuel propriétaire a décrite comme « (…) un poème, une qualité de lumière, une tonalité, un habit, une nostalgie, un rêve ».  

Dr. Edith Farnsworth

Elle est l’instigatrice du projet.

Cette jeune néphrologue de 42 ans offre l’occasion à l’architecte Allemand Ludwig Mies van der Rohe âgé de 59 ans d’aboutir plus de vingt ans de travaux sur la continuité horizontale de l’espace, de réflexions sur l’esthétique et de l’utilisation de matériaux industriels. Dernier directeur du Bauhaus, il fuit le régime nazi pour s’installer aux Etats Unis en 1938. Lors de leur rencontre en 1945, sa renommée est grandissante avec la construction du IIT Mineral et Metal research building (co architectes Holabird et Root). Les grandes lignes du projet sont esquissées en 1946. Edith Farnsworth dira à son propos. « l’effet fut extraordinaire, comme une tempête, une inondation, ou un acte de dieu ».(Schulze, FWH). Retardés dans l’attente d’un héritage, les travaux débutent en septembre 1949 et seront achevés en 1951. Ainsi, de cette entente et vraisemblablement de l’amour d’ Edith Farnsworth pour son architecte, naît un projet au programme singulier sur un site contraignant - une maison de week-end comprenant une chambre sur un terrain de 7 acres inondable : la Farnsworth House.

Arthur Drexler nous dresse en 1951 une description juste et éclairée de cette maison : Elle « consiste en 3 dalles horizontales : une terrasse, un plancher (23.54X8.74 m NDL), une toiture. Des poutrelles d’acier, soudées aux importants bords de chacune des dalles, les maintiennent suspendues dans les airs. Parce qu’ils ne sont pas soutenus sur les colonnes, mais les touchent simplement en passant, ces éléments horizontaux semblent être maintenus à leur support par magnétisme. Sol et toiture apparaissent comme des plans opaques définissant le bas et le haut d’un volume dont les cotés sont simplement de larges panneaux de verre. La Farnsworth est ainsi une quantité d’air attrapée entre le sol et la toiture ».

L’espace intérieur est dépourvu de cloisons. Seul un noyau compact décalé au nord, rassemblant une salle d’eau et une salle de bains, les éléments de cuisine, la cheminée et le local technique, vient organiser les espaces qui s’enchaînent et s’interpénètrent autour : une cuisine, une salle à manger, une séjour, une chambre. D’une hauteur de 2.29m, il laisse filer le faux plafond qui coure à 2.89m.

  Cette maison est munie d’un système de chauffage par le sol, intégré à la dalle. L’ensemble des réseaux d’évacuation sont regroupés et rendu très discret de part leur position centrale. Une aération naturelle longitudinale est prévue entre la porte d’entrée et deux ouvrants en partie basse des châssis opposés. Des rideaux peuvent courir le long des fenêtres pour augmenter le niveau d’intimité ou réduire les effets  du soleil.  

Après la passion, les désillusions…A l’issue de la construction, Edith Farnsworth se plaint du manque de compréhension de son architecte qui ne répond plus à ses attentes. Elle se retrouve ainsi seule face à une construction qui rompt avec les diktats traditionnels de l’architecture résidentielle américaine et qui  présente de nombreux « défauts ». Le premier d’entre eux est le coût de l’opération : 73 000 $. (équivalent de ½ millions de dollars d’aujourd’hui). Elle constate aussi un chauffage inopérant et très coûteux à l’usage, une condensation importante le long des parois vitrées en hiver, une température élevée difficile à réguler en été et enfin des nuées de d’insectes attirées par la lumière. Du parti pris architectural, elle souffre du manque d’intimité et reste dubitative devant l’aménagement intérieur minimaliste. Dépitée, le Dr.Farnsworth n’honore pas une partie des honoraires de Mies qui porte plainte. L’affaire se soldera sur un compromis qui admet des fautes partagées. Abondant dans son sens, Elisabeth Gordon, journaliste dans la revue Beautiful House, décrit en 1953  une maison « froide », « stérile », « mince » et « inconfortable ».  Cette relation tumultueuse sur fond de chef d’œuvre a  inspiré  récemment deux scénaristes : June Finfer et Alanah Fitch qui ont créé respectivement « Glass house » et « Jessie and the fat man ».

Malgré tout, le Dr Farnsworth habite la maison jusqu’en 1968. Elle se l’approprie moyennant quelques adaptations et une décoration qui s’écarte pour un temps de la vision idyllique de Mies. Elle installe tout autour de la terrasse des moustiquaires dessinées par William E. Dunlap et crée une allée pavée pour desservir la maison. Elle étend son domaine à 60 acres (25 hectares) par l’acquisition d’un terrain adjacent et mène en vain une lutte acharnée contre le rachat d’une bande de son terrain par le Kendall County pour l’élargissement et l’alignement de la route de Plano. Esseulée et âgée, elle met en vente sa maison en 1968 et passe une annonce dans le journal Chicago Tribune qui par chance interpelle Lord Peter Palumbo.

Lord Peter Palumbo

Il est l’homme qui va parachever le projet de Mies van der Rohe.

Promoteur immobilier, ancien directeur de l’Arts Council de Grande-Bretagne, il collectionne les maisons d’architectes du XXème siècle. Il possède la Kentuck Knob House (1956 - Pennsylvanie - USA) de l’architecte F.L.Wright, et fut le propriétaire des maisons Jaoul (1954 - Neuilly sur seine - France).

En 1968, ce grand admirateur de Mies van der Rohe réalise un rêve en achetant la maison du Dr.Farnsworth (la vente sera finalisée en 1972). Quelques années auparavant,  il avait persuadé l’architecte à concevoir ses bureaux londoniens et  avait connu l’infortune de voir son projet rejeté par l’administration.

Dès 1972, il demande à l’architecte Dirk Lohan, petit-fils de Mies (décédé en 1969), de restituer la maison à son état d’origine. D’importants travaux de rénovations sont entrepris pour supprimer les ajouts du Dr.Farnsworth et résoudre les défaillances techniques (isolation de la toiture, remplacement d’une chaudière à fuel par système électrique, installation dicrète de l’air conditionné, …). L’aménagement paysagé est confié à Lanning Roper pour le rendre plus poétique. Enfin, il crée une décoration Miesienne faite de meubles dessinés par l’architecte principalement pour le pavillon de Barcelone (1928-29). La table et les chaises de la salle à manger sont de Dirk Lohan.  

Lord Palumbo devient alors le témoin privilégié de la relation étroite qui unit la maison à la nature. Pourtant, de l’extérieur, la Farnsworth House semble indifférente au site qui l’accueille. Hormis les quelques points d’appuis qui la lient au sol, la nature est laissée intacte, aucun chemin n’est créé. «Elle a presque un effet d’apparition, comme si elle était en lévitation au dessus du sol » (Franz Schulze). Rien non plus dans son style architectural n’est fait pour l’intégrer au paysage. Ni sa forme rectangulaire, ni sa structure orthogonale, ni ses couleurs ne rappellent la nature. C’est pourtant cette nature qui imposa la principale contrainte de la maison et la transforma en belvédère par une surélévation de 1.6 m pour pallier aux régulières inondations du terrain. Nous sommes loin de la maison de week-end traditionnelle, mais très proche d’« (…) un temple grec  installé dans une prairie (…) » selon son propriétaire…Tout un parcours initiatique est mis en scène pour nous conduire à l’intérieur de la maison : l’appel de l’escalier, la montée vers un cadrage du paysage, la transition faite par une terrasse intermédiaire qui est en quelque sorte la représentation d’un jardin minéral et enfin un espace d’accueil dominant et apaisant qui rompt le rythme et nous invite à prendre quelques instants de paix avant de pénétrer dans l’espace intime de la maison. Un lieu spirituel où tout est organisé pour communier avec la nature. A l’intérieur, le blanc de la structure, du faux plafond, la couleur clair de la travertine du revêtement de sol ne retiennent pas le regard. Les limites entre l’extérieur et l’intérieur de la maison sont presque effacées. Comme Mies l’expliqua en son temps au Dr. farnsworth, la maison agit alors comme un prisme : «si vous regardez la nature à travers les murs transparents de la Farnsworth House, le sens donné est plus profond que si vous la regardiez du dehors ». « Ici, où tout est beau, où il n’y a pas de problème d’intimité, ce serait dommage d’édifier un mur opaque entre l’extérieur et l’intérieur ». Aussi l’espace intérieur vit au rythme des saisons, la nature forme la décoration et une animation sans cesse renouvelées. Plus besoin de sortir de la maison, d’ailleurs rien n’est véritablement conçu pour.

Du chef d’œuvre à la maison

Sous le charme, les architectes, les critiques d’architecture, les gens du monde se sont accaparés intellectuellement la Farnsworth House. Par leurs regards, leurs études, leurs critiques, ils l’ont élevée au rang de chef d’œuvre.

Déjà, à l’état de maquette et de plans, la maison, présentée au MOMA de New York dans une exposition consacrée à Mies Van der Rohe en 1947, avait influencé l’Amérique. Un nouveau type de maison venait d’être inventé : la « Glass House ». L’architecte Philip Johnson construira sur ces principes sa Johnson House, à New Canaan, 1949. D’autres suivront… La Farnsworth House est devenue immédiatement le symbole du style international aux Etats-Unis qui trouvera un formidable terrain d’expansion non pas dans le secteur résidentiel, mais dans la construction de gratte-ciel, de bâtiments administratifs, d’écoles... On doit à Mies à Chicago, les tours d’habitations du 860-880 Lake Shore Drive (1948-1951), l’école d’architecture du Crown Hall (1950-1956), les immeubles du Federal Center, d’IBM … à New York, le Seagram Building (1954-1958). Cette rupture ne se fit pas sans heurt : Franck Lloyd Wright, qui admira un temps le travail de Mies (Pavillon de Barcelone, maison Tugendhat), resta dubitatif et qualifia le style international  de « totalitaire ».

Aujourd’hui la Farnsworth House, n’est plus tout à fait dans son environnement d’origine. L’équilibre fondamental entre la maison et la nature, même s’il est fragile, demeure malgré tout.

Le site n’est plus aussi sauvage et mystérieux à cause du rapprochement de la route de Plano de la Farnsworth House et de l’aménagement du « Silver Springs State Park » sur la rive opposée de la Fox River.

Par ailleurs, l’extension vers l’ouest de la ville de Chicago et l’urbanisation sont certainement la cause de l’augmentation de l’importance des crues de la Fox river qui plusieurs fois par an inondent le terrain. Mies van der Rohe avait tenu compte de cette contrainte en surélevant la maison de plus de 60 cm au dessus niveau historique. Malgré ces précautions, dès 1954, la maison est envahie par des eaux qui dépassent de 30 cm le niveau du RdC. Mais en 1996 (puis en 1997), elle est sévèrement altérée par une crue exceptionnelle où l’eau monte à plus de 1.50m. Les réparations nécessitent de coûteux travaux de restauration dirigés par Dirk Lohan. Aussi, pour faire face à ces dépenses, Lord Palumbo, pour le plaisir de tous, ouvre sa maison aux visiteurs en 1997 . La Farnsworth House s’oriente ainsi doucement vers le domaine public…

Quel successeur ?

Lord Palumbo a fait le choix de vendre sa maison dont il est le propriétaire depuis plus de 30 ans. Il a la lourde tâche de transmettre ce bien.

Dès sa mise en vente, un groupe d’éminentes personnalités de l’Illinois s’est constitué sous l’initiative de John Bryan, Président de l’Art Institute de Chicago, pour forcer le destin de la Farnsworth House et pousser l’état de l’Illinois à se porter acquéreur et garantir à long terme sa préservation. L’association des « Friends of the Farnsworth House » qui compte parmi ses membres fondateurs James Thompson - Ancien Gouverneur de l’état (1977-1993), Dirk Lohan -  Architecte et petit-fils de Mies, Helmut Jahn - célèbre Architecte post-modern, Franz Schulze - professeur et écrivain, veut faire de cette maison un musée. “ La Maison Farnsworth est aucun doute l’un des grands trésors de l’Illinois ”. Des visites seraient organisées et l’entretien du site serait garanti.

Pour John Bryan, « Parfois un bâtiment peut atteindre une telle importance, s’élever à un tel niveau qu’il doit appartenir au domaine public ». L’état de l’Illinois  possède un important héritage architectural qui comprend les réalisations des architectes de l’Ecole de Chicago, Louis H. Sullivan, Daniel H.Burnham, John W.Root,…mais aussi celles de F.L Wright et ses Prairies Houses. En  2001, « l’administration est séduite par ce projet » dixit le porte-parole du gouverneur. Mais à  cause d’un important déficit budgétaire, elle refuse en février dernier par la voix de son procureur général Lisa Madigan cette transaction. La préservation de ce patrimoine récent dont la seule valeur est architecturale est trop onéreuse. Mais l’état ne manque t-il pas de clairvoyance ? Ce dernier pourtant n’a pas regretté l’achat en 1981 dans des conditions économiques similaires d’une maison de Frank Lloyd Wrignt, la Dana-Thomas House (Springfield) qui se révèle être aujourd’hui un succès touristique.  

Pour Lord Palumbo son actuel propriétaire « rien réellement ne la protège maintenant de l’incertitude, elle pourrait être démontée et déplacée ». En effet, la Farnsworth House trop récente  pour être classée n’est pas sous la protection de la Commission de Préservation du Patrimoine. Et de surcroît, « ses échasses » la  rendent vulnérable. Pour ne rien arranger, lassé de nombreuses offres parfois dangereuses, Lord Palumbo décide de confier la vente de sa maison à la société de vente aux enchères Sotheby’s.

Si l’on se réfère aux précédentes ventes relatives aux célèbres maisons d’architectes, la Farnsworth House risque de voir son prix atteindre des sommets comme ce fut le cas pour la Rockefeller Guest House de Philip Johnson (estimée entre 3 et 5 millions)  adjugée en 2000, à 11 millions de dollars chez Christie’s !

A ce prix, loin de la maison, bien plus que le chef d’œuvre de l’architecture moderne, c’est une œuvre d’art qui serait vendue pour le meilleur comme pour le pire.

Sans exclure de voir un riche et digne successeur de Lord palumbo, précautionneux et passionné se manifester et habiter sur de courtes périodes la maison, il est peut-être temps de la libérer des menaces qui resurgiront à chaque changement de propriétaire et de pérenniser son avenir en  transformant la maison en musée!

Aussi pour offrir cette perspective à la Farnsworth House deux associations de sauvegarde du patrimoine, la National Trust for Historic Preservation (NTHP) (Richard Moe – directeur) et le Landmarks Preservation Council of Illinois (LPCI) (David Bahlman – directeur) soutenues par les amis de la Farnsworth House s’unissent et lancent une vaste campagne de sensibilisation et de collecte de fonds en vue de porter la plus forte enchère. En cas de victoire, la maison appartiendrait à la NTHP et serait gérée par le LPCI.  

Conclusion

Ouverte au public en 1997, la Farnsworth House est fermée dans l’attente de la vente. Nous espérons que le 12 décembre sera une date heureuse dans son histoire et qu’elle deviendra un pôle incontournable pour les étudiants en architecture du monde entier et pour tous les amateurs.

Rappelons que l’essentiel est que la Farnsworth House reste sur les bords de la Fox river. Elle reste avant tout un projet d’Architecture, un projet imaginé pour ce site. Un site sans qui la Farnsworth House n’aurait jamais atteint l’excellence et révélé toute la quintessence du principe « Less is More ».  

Dès lors, la maison se retrouve livrée à la loi du marché pour le meilleur et pour le pire, espérons que le navire reste à quai !

FWH - Nicolas Horiot - octobre 2003